Vignot-Fagaut : le piège parfait

Pour la première fois depuis 70 ans, la droite bisontine pourrait profiter d’un alignement des planètes. Les conditions de la victoire de Ludovic Fagaut aux élections municipales de Besançon semblent en effet réunies.

Premier étage du piège : Besançon est solidement ancrée à gauche depuis 1953 ; le poids des habitudes pourrait nous laisser croire qu’aucun changement n’est possible. Sociologiquement, tout va dans le bon sens : l’électorat bisontin se compose de plus en plus de fonctionnaires et assimilés, base électorale traditionnellement attachée à la gauche. Atout supplémentaire, Anne Vignot a viré largement en tête au premier tour avec 31,19 % des suffrages contre 23,59 % pour Ludovic Fagaut.

Ayant géré la ville avec Jean-Louis Fousseret, l’équipe sortante emmenée par Anne Vignot tient pour acquise le bon vieux schéma de l’éternelle répétition politique. Il suffit d’attendre le second tour et de cueillir la victoire qui lui revient de droit, si l’on peut dire. Pourquoi s’agiter sur le terrain ou prendre des risques ? A chaque élection municipale, la gauche triomphe à Besançon. La seule surprise réside habituellement dans l’importance de l’écart entre les candidats présents au second tour : 10 % en 2001, 20 % en 1989 et 1995, 30 % en 2008.

Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci ?

Un ensemble de raisons inhabituelles et concomitantes suggèrent toutefois que Besançon pourrait facilement basculer à droite. Dressons-en une liste non exhaustive.

Jamais le taux de participation n’a été aussi faible. 61,25 % d’abstention au premier tour ! Bien sûr, l’explication du Covid-19 crève les yeux. Il n’empêche que la répétition du schéma antérieur s’en trouve en partie brouillée.

Un regard plus précis sur les résultats des élections municipales de 2014 montre d’importants effets d’usure bureaucratique du dernier mandat de Jean-Louis Fousseret, passé entre temps avec armes et bagages au courant le plus droitier de LREM, après s’être fait élire sous les couleurs du PS.

Rappelons en outre qu’en 2014, le différentiel entre la gauche et la droite n’était plus que de trois points. Rapporté aux nombres de voix, le chiffre est tout de suite plus éloquent : 1000 voix à peine séparaient Jean-Louis Fousseret de Jacques Grosperrin, alors candidat de l’UMP. Presque une balle de match…

Autre facteur d’imprévisibilité : le second tour se fera avec trois blocs et non les deux habituels. Le traditionnel bloc de gauche, une droite décomplexée, et une force de confusion venant de la gauche et fortement marquée à droite. Nous y reviendrons plus loin.

Les forces de la droite sous-estimées ?

Hormis le facteur important de l’avance significative d’Anne Vignot sur la droite au premier tour, tout va dans le sens de Ludovic Fagaut :

– Le Rassemblement National n’est pas au second tour.

– Une partie de l’opinion est excédée par l’ensauvagement de Planoise : rodéos quotidiens au nez et à la barbe des nombreuses caméras de surveillance, développement du quartier comme plaque tournante d’un commerce de drogues en gros, affrontements entre mineurs, fusillade meurtrière en pleine rue à une heure d’affluence, incendie criminel du principal commerce, relative impuissance de la police (si prompte par ailleurs à matraquer des gilets jaunes pacifiques) malgré quelques visites ministérielles et interpellations savamment médiatisées.

Dans ce contexte, le discours sécuritaire du challenger entre dans du beurre. Dès le premier tour il siphonne le Rassemblement national, effaçant ainsi Ricciardetti du second tour, tout en en tirant une importante réserve de voix pour le second.

De plus, Ludovic Fagaut donne l’impression de vraiment vouloir la place. Son agressivité sécuritaire, ses coups portés à sa rivale peuvent paraître agaçants, mais son dynamisme ostentatoire et son assurance à la limite du trop-plein semblent bien jouer pour lui.

Car cette confiance n’est pas vaine : il dispose, en plus du RN, de réserves de voix conséquentes.

Non seulement Allenbach l’a déjà rejoint, mais il devrait aussi bénéficier d’un report massif des voix d’Alexandra Cordier, tendance dissidente et particulièrement droitière de LREM, dont la liste comprend quelques caciques de la droite. Ajoutons à cela un très probable mouvement d’une partie des troupes d’Eric Alauzet – déjà en cours – vers Fagaut. Il n’est pas impensable qu’une partie significative des électeurs d’Alauzet, autre transfuge de la gauche écologiste vers LREM, voyant la partie perdue, anticipent l’effet d’une autre victoire possible. Entre les deux tours, exit Alauzet (qui a déjà fermé sa permanence de la Grande rue et colle désormais seul ses affiches électorales), bonjour Fagaut, l’homme en forme.

Anne Vignot de son côté, sûre de son bon droit, ne regarde même pas en direction de sa seule réserve de voix possible : les Insoumis représentés par Claire Arnoux. Pas question du moindre compromis, encore moins d’une fusion !

Cerise sur le gâteau, Ludovic Fagaut se permet le luxe d’être le mieux-disant des deux sur ce qui pourrait devenir le trébuchet de cette campagne : l’avenir du quartier des Vaîtes. « Vous voulez du béton aux Vaîtes, moi je veux des fleurs » lançait Fagaut au débat de France 3, ce lundi 15 Juin. Avec ses Nicolas Bodin (PS) et Christophe Lime (PCF), l’équipe Vignot traîne derrière elle, tel un boulet, le bilan du bétonneur-en-chef Fousseret, auquel elle a très largement participé.  « Besançon par nature », renommée ironiquement par certains habitants « Besançon par béton », donne dans les milieux de la gauche radicale l’image d’une équipe s’obstinant à vouloir bétonner l’un des plus grands poumons verts du centre, s’étalant sur 30 hectares. Pendant ce temps, Fagaut fait plutôt profil bas sur ce sujet, proposant de favoriser le maraîchage et d’urbaniser cette zone naturelle dans une moindre mesure. Un comble pour l’équipe Vignot qui se targue d’écologie et intervient aux Vaîtes en méconnaissance des lois environnementales, n’hésitant pas à envoyer des bulldozers saccager une zone humide avant même que l’enquête publique afférente ne soit achevée…

Le piège est donc presque parfait. Tout porte à croire qu’Anne Vignot est déjà élue. Ses comparses se haussent déjà le col et se partagent éhontément les places avant l’heure : Abdel Ghezali premier adjoint au maire, Nicolas Bodin premier vice-président du conseil communautaire du Grand Besançon. Mais la candidate qui jouit d’un score confortable dédaigne son unique réserve de voix, pensant apparemment que les jeux sont faits. L’issue du second tour pourrait bien réserver des surprises…

Philippe Renahy et A.R.