Soldat de la macronie

Dans le monde d’hier, celui d’avant le confinement, il revenait logiquement aux armées régulières de déterminer qui était soldat et qui ne l’était pas. Mais depuis le solennel « nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron, jouer au chef d’État-major est désormais à la portée de tout élu macroniste d’envergure locale.

Au dernier conseil municipal de Besançon, mercredi 6 mai, le maire LREM Jean-Louis Fousseret, provisoirement maintenu dans ses fonctions à cause du Covid-19, a expliqué d’emblée, derrière son masque, qu’il entendait baptiser en ville une « place des soldats de la première ligne » en hommage aux soignants et aux flics, tous deux particulièrement sollicités en ces temps de pandémie.

Que des policiers puissent être qualifiés en France de « soldats », on ne s’en étonnera guère ; certains d’entre eux ont effet démontré ces derniers mois leur capacité à injurier, tabasser ou mutiler toute une partie de la population, comme s’ils étaient mobilisés sous l’autorité d’un général sanguinaire. Va donc pour le nom de soldats.

Assimiler le personnel soignant à des porte-flingues est toutefois un peu plus troublant. Le milieu hospitalier n’a traditionnellement pas pour mission de blesser ou tuer (et à l’inverse, l’infanterie n’a pas vocation à soigner l’ennemi). A défaut de jouer du Famas, les services de réanimation utilisent à priori des lits, des respirateurs, des masques, des surblouses, en somme tout le matériel dont leur a fait manquer le gouvernement, celui-là même que Jean-Louis Fousseret soutient à tout crin.

On se doute évidemment qu’en parlant de « soldats », notre bon maire n’a pas voulu transformer les soignants en hommes d’armes. Il a juste un esprit fécond et un goût pour l’odonymie fleurant bon les tranchées et le gaz moutarde.

Il n’empêche qu’on s’inquiète sérieusement des effets que pourrait produire la prolongation de son dernier mandat, si le second tour des élections municipales restait reporté sine die. Imaginons un instant ce à quoi ressemblerait un Besançon dans lequel Fousseret aurait le temps de laisser sa dernière œuvre, désavoué dans les urnes mais toujours aux manettes de la mairie.

« Salut, ça te dit un café ? – Oui, t’es où ? – Place des soldats de la première ligne. – Place des quoi ? – Place des soldats de la première ligne. – Place du 8 Septembre tu veux dire ? – Non, des soldats de la première ligne – Quoi, de quels soldats, de quelle ligne ? »

Avec son équipe de dissidents LREM, Jean-Louis a fait campagne aux dernières élections municipales pour « rendre la parole aux citoyens » (est-ce à dire qu’eux-même nous en ont complètement privés ?). Il n’a cependant pas perdu l’envie de modeler la ville au gré de ses envies du moment, sans consulter grand monde. Quitte à oublier quelques priorités.

A l’heure où JLF propose d’affubler une voie d’un nom absurde, un quai bisontin porte encore le nom d’un collaborationniste notoire : Henri Bugnet, admirateur du Maréchal Pétain, persécuteur de Juifs. On l’a évoqué dans un article, on en a parlé avec le maire il y a plus d’un an [notre vidéo ici] et des membres de son équipe. On a aussi proposé que lui soit donné le nom d’Antoinette Martin, une résistante bisontine héroïque, tombée dans les limbes de l’oubli de sa propre ville. Rien n’y a fait, le quai Bugnet est resté quai Bugnet. Selon toute vraisemblance, il est plus urgent de « macroniser » le nom d’une place que de « dévichyser » celui d’un quai.

A.R.


Photographie : Jean-Louis Fousseret s’essayant au port du masque lors du conseil municipal du 6 mai (retransmission de la réunion publique).