Lutte contre l’antisémitisme ou lutte contre les « gauchistes » ? Une conférence de la LICRA dérape à Besançon

Écologistes, « gauchistes », enseignants, gilets jaunes, médias locaux. Tous ceux-là en ont pris pour leur grade mercredi 19 Février dans la salle Proudhon, à la conférence de Joseph Pinard. Le thème de la soirée organisée par la LICRA était les fake news, une expression popularisée par le président des États-Unis Donald Trump et désignant, parmi les informations diffusées par voie de presse, celles qui seraient fausses ou en tout cas contestées par le pouvoir exécutif. Dans un discours acrimonieux, l’ex-député socialiste a tenté de démontrer l’existence d’une continuité historique entre les fake news du début du XXe siècle, fortement antisémites, et leurs prétendues illustrations dans les combats sociaux d’actualité. Point Godwin oblige. Au cœur de ses critiques ad hominem : Frédéric Vuillaume et son ex-épouse Marie, figures emblématiques des gilets jaunes bisontins, la chaîne télévisée France 3 Bourgogne-Franche-Comté, ou encore la section locale du mouvement écologiste Extinction Rébellion. Sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, la LICRA aurait-elle cautionné une conférence violente et réactionnaire ?

L’événement s’est déroulé en deux temps. Dans une introduction longue et factuelle, Marc Dahan, présenté comme dirigeant de la LICRA à Besançon, a d’abord évoqué le Protocole des sages de Sion, un texte écrit en 1903 par un faussaire plus-antisémite-tu-meurs. Prenant la forme d’un compte-rendu de réunion occulte, l’ouvrage contient un soi-disant plan secret établi par les Juifs. Ceux-ci y apparaissent comme étant des complotistes souhaitant abolir le catholicisme et déstabiliser les États en vue de dominer le monde. Cette œuvre malhonnête sera citée par Adolf Hitler dans Mein Kampf dès 1925 avant de devenir sous le Troisième Reich un élément central de la propagande nazie afin de « justifier » la solution finale.

Puis notre historien local Joseph Pinard a fait état de ses découvertes : un périodique confidentiel intitulé Vesoul Antijuif dont la diffusion aurait précédé de peu les premières rafles dans le département. Pinard s’agace que les professeurs d’Histoire bisontins ne connaissent pas l’existence d’un tel document et ne se rendent pas non plus à ses conférences. « Dans les Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), on a donné la parole à des sociologues hors-sol, souvent plus gauchistes les uns que les autres, totalement ignorants de ce qu’est la réalité de terrain », analyse-t-il tout en réclamant une enquête du rectorat sur les très suspectes négligences des enseignants.

Papy fait de la résistance contre les gilets jaunes

Entre deux tirades sur la très évidente monstruosité du nazisme et de sa propagande, Pinard s’en prend subitement aux gilets jaunes de Besançon. Notamment à Frédéric Vuillaume, connu dans le monde syndical avant même de sillonner les ronds-points. Il lui est ainsi reproché d’avoir jadis diffusé de fausses informations sur la présidente du Conseil régional de Franche-Comté dans l’Est Républicain du 17 Novembre 2014. Aux archives départementales, on a retrouvé le canard en question. Le nom du syndicaliste n’y figure absolument pas. « M. Vuillaume a au moins eu 30 photos dans l’Est Républicain ! », déplore celui qui semble à présent rivaliser médiatiquement avec lui. « Son épouse, encore plus activiste que lui, a été candidate aux élections municipales en 2014 sous l’étiquette Parti ouvrier internationaliste, poursuit-il [il s’agit en réalité du Parti ouvrier indépendant, ndlr]. Elle s’est ramassé 0,94 % des voies. Comment voulez-vous que ces gens-là n’aient pas la haine à l’égard de ceux qui tirent leur légitimité du suffrage universel ? »

Pour Pinard, de nombreux titres de la presse feraient le lit des gilets jaunes. « J’ai envoyé à tous les médias un texte sur Frédéric Vuillaume, fabriquant et colporteur de fausses nouvelles, mais ils ne veulent rien publier ! (…) Vous avez toute latitude pour les interpeller à ce sujet ! » prescrit-il à son public de notables.

L’orateur poursuit son laïus : certains grands médias se seraient heureusement dotés d’outils de mesure high-tech permettant de compter les anti-macronistes lors des manifestations avec autant de fiabilité qu’une Préfecture, mais d’autres, plus partisans, persisteraient à grossir les chiffres de la grogne. Vous n’aimiez pas la théorie du complot judéo-maçonnique ? Vous aimerez peut-être celle du lobby gilet-jauno-journalistique.

Écolos et France 3 « complices »

Pinard s’en prend également aux écologistes d’Extinction Rebellion qui auraient « bloqué le tram à Besançon ». [Leurs manifestants se sont en réalité enchaînés aux distributeurs de titres de transports, sans jamais bloquer le tram, ndlr.] Une manière inacceptable, selon lui, de « court-circuiter les corps intermédiaires ». A l’écouter, seuls les élus et les associations dûment appointées par les ministères seraient autorisées à porter des revendications. Tout autre mouvement citoyen, fût-il massif, serait parfaitement illégitime.

Le plus grave à ses yeux semble être la couverture de ce prétendu blocage par France 3 Bourgogne-Franche-Comté. Le vieil homme y voit « une  dérive médiatique  », accusant la chaîne télévisée d’avoir « co-produit cet évènement ». Aux dernières nouvelles, France 3 n’a pourtant apporté aucun soutien matériel, financier ou idéologique à cette initiative, respectant comme d’habitude son exigence d’impartialité dans ses reportages.

Quand Joseph Pinard recourait lui-même aux fake news

Il y a un peu plus d’un an, nous avions aperçu Joseph Pinard battant le pavé de la Place de la Révolution, à Besançon. Ce jour-là, l’historien diffusait des articles du magazine Valeurs Actuelles contre les mouvements sociaux et répétait tout haut la même phrase, comme un mantra : « mon fils a perdu son emploi à cause des gilets jaunes ! » [Voir notre article du 18 Décembre 2018.] Ravis d’assister à cet énième retour de Pinard sur la scène politique, on en avait tiré une vidéo.

Contactés dans la foulée par le Compost, les deux fils de M. Pinard démentaient formellement ses propos. Aucun des deux n’avait perdu son boulot. « Vous savez, il ne faut pas croire tout ce qu’il dit », nous lâchait même l’un des deux. Joseph Pinard s’était donc inventé un fils déclassé pour lutter à la déloyale contre ses adversaires politiques. Une fake news en bonne et due forme ?

En fin de conférence, on a tenté hier de rappeler à l’historien son propre passé, pas si lointain, de colporteur de fausses nouvelles. Parce qu’on se pose tout de même une question : a-t-on qualité à parler des fake news lorsqu’on raconte soi-même des fables ? Mais Joseph Pinard hurle dans son micro dès qu’une intervention ne lui sied pas. Il refusera ainsi tout dialogue et se contentera de vociférer contre nos articles sur Jean Minjoz et Henri Bugnet, anciens maires vichyssois. Un agent de sécurité et un organisateur seront même dépêchés pour nous montrer brusquement le chemin de la sortie. « Votre présence n’est plus souhaitée. »

Qu’il nous soit au moins permis de nous demander si la LICRA, dont la principale mission consiste à lutter contre le racisme, a vraiment vocation à amalgamer la propagande antisémite aux engagements politiques actuels de la gauche et des écologistes. Contacté par téléphone et sur Facebook, Jérôme Conscience, président de la LICRA du Doubs, n’a pour le moment pas donné suite à nos sollicitations.


Photographie : Conférence de Joseph Pinard sur les fake news organisée à Besançon le 19 février 2020 par la LICRA.