« Votre demande de HLM n’a pas été prise en compte ! »

A Besançon, de nombreuses demandes de HLM se perdent dans les méandres d’Internet. Une situation révélant l’inutilisation par les bailleurs sociaux d’un outil informatique dernier cri payé par le contribuable local.

En Juin 2014, la communauté d’agglomération du Grand Besançon s’est dotée d’une plateforme partagée par tous les bailleurs sociaux. Le site internet, coûtant 7000 euros par an au contribuable, se veut être un moyen de centraliser et simplifier l’accès au logement grâce à la « dématérialisation ». Au lieu de s’adresser à chacun des quatre bailleurs sociaux que compte Besançon, les usagers du service public peuvent s’inscrire en ligne sur ce guichet unique géré par l’agglomération, où les bailleurs trouveront ensuite leurs locataires. Le principe paraît séduisant : en quelques clics, on peut réaliser une démarche ayant la même valeur juridique qu’un formulaire CERFA et ainsi ménager notre phobie administrative. Mais manque de chance pour les candidats aux HLM, les connexions des bailleurs sur ce mirifique outil se font rares. Et les demandes de logement y restent donc souvent lettre morte.

Comme de nombreux Bisontins, Pierre a frais les frais de cette gestion bureaucratique des HLM. Le jeune homme a déposé une demande de logement social en Décembre 2017. En Octobre 2018, il demeure sans nouvelles des bailleurs, et le site internet, qui prétend « favoriser la transparence des dossiers », ne lui indique rien depuis que l’agglomération de Besançon a accusé bonne réception du sien – une procédure automatique. Pierre décide alors de téléphoner à l’un des bailleurs. « Après dix mois d’attente, Grand Besançon Habitat m’a expliqué que ma demande de logement n’avait pas été prise en compte » se souvient-il. Les justifications de la société le laissent perplexe : « On m’a dit ‘vous êtes bien inscrit sur le fichier mais aucun bailleur n’a pris connaissance de votre dossier. Vous savez, monsieur, on en reçoit au moins dix par jour !’ » Une chargée de clientèle l’invite alors à renouveler sa demande, cette fois par voie postale et auprès de chaque bailleur.

Une autre utilisatrice de la plateforme, Jeanne, elle-aussi bisontine, nous fait part de la même expérience : « Je me suis inscrite sur le site internet de l’agglomération en Avril 2018. Sans réponse d’aucun bailleur, j’ai du me résoudre à prendre un appartement assez cher dans le secteur privé. » Elle loue à présent un studio dont le loyer de 400 euros représente la moitié de ses faibles revenus. A la demande du « Compost », Jeanne a pris contact avec le service habitat du Grand Besançon, après un an d’attente, pour connaître la cause de cet enlisement administratif. « Votre demande est noyée sur le site internet, Madame ! » s’est-elle entendu répondre.

Selon les bailleurs sociaux et les services de l’agglomération, les demandes de logements afflueraient ainsi en si grand nombre qu’elles mériteraient d’être ignorées sur internet. Une logique pour le moins kafkaïenne quand on sait que, d’une part, l’utilité de cette plateforme boudée par les bailleurs est justement de réduire leur charge administrative et que d’autre part, rien que chez Grand Besançon Habitat (GBH), 200 logements en moyenne restent vide chaque année, faute de locataires. Dans le dernier rapport de contrôle du bailleur que « Le Compost » s’est procuré, l’ANCOLS révèle en effet en 2017 que le niveau de vacance de ses logements – n’incluant évidemment ni les appartements en cours de travaux ni ceux promis à la rénovation ou à la démolition –, était considéré comme « élevée et durable ». Près de 3,4 % de son parc immobilier immédiatement louable était ainsi vacant au 1er Janvier 2016. Aujourd’hui encore, Avenue d’Ile-de-France ou dans le quartier des Époisses, des habitants nous confirment que les logements vides ne manquent pas : « Il y en a plein ici ! Et même des rénovés ! »

Depuis le renouvellement de sa demande, cette fois sur papier, Pierre s’est vu proposer en quelques jours un appartement spacieux à Planoise. Il l’a immédiatement loué. La rareté des appartements libres invoquée par l’agglomération et les bailleurs ne serait-elle qu’une fable ? « On a signé un contrat de location dans la semaine », répond-il, très surpris de « l’extrême rapidité du bailleur » tranchant nettement avec l’absence de traitement de son dossier sur internet. Bien qu’étant aujourd’hui très satisfait des services de GBH, il garde un goût amer de la plateforme : « Elle a ralenti l’instruction de mon dossier de presque une année alors que le l’agglo prétend qu’elle fait gagner du temps à tout le monde… C’est totalement absurde !»

Absurde, mais aussi coûteux, car ce sont les locataires qui payent l’insuffisante résorption de la vacance locative. Celle-ci aurait représenté pour GBH un manque à gagner abyssal, estimé, toujours par l’ANCOLS, à une somme comprise entre 1,9 millions d’euros et 3 millions d’euros par an de 2011 à 2015. Au lieu de la réduire plus efficacement avec les outils qui sont dores et déjà à sa disposition, Grand Besançon habitat préfère augmenter le montant des loyers. Présidé par Pascal Curie, conseiller municipal LREM, le conseil d’administration de GBH a notamment voté en Décembre dernier une augmentation des loyers de 1,2 %, mal vécue par l’association de locataires CLCV, en période de réduction des APL. Le bailleur n’en est pas à son coup d’essai : en 2014, il avait infligé aux locataires une augmentation irrégulière des loyers supérieure au maximum légal de l’époque…


Photographie : HLM dans le quartier de Planoise, à Besançon