La répression, c’était mieux avant !

Casser du contestataire, rien du plus normal, ç’a toujours été le travail de la police !  Cette croyance a la peau dure. Il fut pourtant une époque pas si lointaine où les flics tentaient de faire preuve de discernement. « Le Compost » s’est plongé dans les archives de la police bisontine, dont les dossiers mettent en perspective l’actuelle dérive autoritaire de l’appareil répressif d’État.

Après avoir à Besançon aspergé délibérément un photographe de gel lacrymogène, tiré à au moins deux reprises des balles de défense sur les secouristes, pratiqué la charge à douze contre un et provoqué les manifestants à l’aide de la BAC, la police semble s’être trouvée une nouvelle vocation en matraquant le 30 avril un gilet jaune pacifique au visage, sans qu’aucun état de nécessité ne le justifie.

La scène, filmée par Radio Bip, a rapidement fait le tour de l’hexagone, si bien que les autorités ont été contraintes de commenter les faits, armées de leur habituel déni. Bien sûr, Castaner n’y a vu « aucune violence policière », les sens à peine altérés par ses soirées en night-club, tandis que le préfet du Doubs Joël Mathurin s’est embourbé dans des justifications sécuritaires aux allures de fake news. Le 31 mars, il exonérait le flic de toute faute, prétendant que celui-ci défendait en réalité ses collègues d’un « manifestant hostile » à l’aide de sa matraque, renommée euphémiquement « bâton de défense souple ». Mais aussitôt contredit par la presse, il saisissait l’IGPN et revenait sur ses déclarations, victime, d’après lui, d’une mauvaise information de son cabinet…

Témoins la semaine dernière de ce qui nous paraît être un énième dévoiement de la force publique, on a eu l’idée, au « Compost », d’aller questionner les archives des pandores ainsi que des protagonistes de la grève des usines Lip, l’un des derniers mouvements sociaux de grande ampleur à Besançon. En comparant les pratiques policières d’hier à celles d’aujourd’hui, peut-être pourrait-on voir si les mœurs du 17 évoluent aussi mal que le prétendent les gilets jaunes.

A l’époque de cette grève déjà, les Bisontins organisaient, pour la défense de leurs intérêts, des manifestations non déclarées jusqu’aux abords de la Préfecture du Doubs. Dans les cortèges ou en marge de ceux-ci rodaient quelques groupes autant craints par l’Intérieur que les blacks blocs d’aujourd’hui : sympathisants de la Bande à Baader, maoïstes et autres individus appelant ouvertement à la lutte armée. Pour autant, du palais de justice au commissariat, on ne réprimait que rarement ces attroupements. Ni procès, ni coups de matraques superflus. La stratégie étant de ne pas attiser la colère populaire, considérée comme légitime par une importante partie de la population, y compris par les médias « dominants ».

Les notes internes rédigées par les gardes mobiles d’alors témoignent de cette politique d’apaisement. Le 18 Septembre 1973, André Bidou, commandant du groupement opérationnel des CRS de Besançon, explique au préfet son projet de dispositif visant à sécuriser une manifestation de deux jours [oui, deux jours !] aux usines Lip. « Éviter de montrer la force. (…) Pas de barrage, pas de fixation des forces à un endroit de la ville, sauf si une nécessité absolue l’exigeait (attaque d’un bâtiment public, par exemple). Face à une manifestation s’étalant sur 48 heures et susceptible d’engendrer des attroupements massifs, ne point user les forces par des gardes statiques nombreuses et peu utiles. En cas d’intervention, agir rapidement et surtout manœuvrer pour éviter au maximum le choc mais également le lancement de lacrymogènes en ville, susceptible d’indisposer la population à l’égard de l’autorité. »

Il va sans dire que cette conception du maintien de l’ordre, et plus généralement du service public, diffère sensiblement de celle que subit régulièrement le quartier de Chamars, entièrement couvert de gaz asphyxiants dès qu’un gilet jaune approche un peu trop de l’hôtel préfectoral.

Fêtant leurs dix mois de grève en janvier 1974, les Lip déferlent cette fois dans les rues de Besançon pour protester contre la vente du département armement de leur entreprise. « L’Est Républicain » du 11 Janvier décrit les festivités : « Devant la Préfecture du Doubs, toutes portes closes, qui fut barbouillée de slogans à la peinture, les travailleurs firent sauter quelques pétards et envoyèrent des fusées « afin de rappeler au Préfet que les Lip connaissent l’armement » ». Lequel ne cède pas à la tentation de la surenchère, enjoignant simplement à la police, au cours du même mois, de « faire preuve de correction vis à vis du public ».

LIP_petards

D’autres affaires moins pittoresques montrent également le peu d’agressivité dont la police faisait jadis preuve, à un moment où elle avait pourtant affaire à des « clients » autrement moins pacifiques que les gilets jaunes. Certains révolutionnaires bisontins des années 70 n’hésitaient pas à infliger de grosses frayeurs aux Renseignements généraux lorsqu’ils se savaient espionnés. Un dossier des RG évoque notamment la plainte d’un agent contre plusieurs « gauchistes » l’ayant passé à tabac lors d’une filature.

Le 8 Janvier 1974 en fin de matinée, alors qu’il vient d’effectuer la surveillance de la manifestation Lip, rue Violet, et qu’il se trouve à bord de son véhicule de service en surveillance aux abords de la Maison pour tous de Palente, l’enquêteur Yves M. est pris à partie par plusieurs individus. Le groupe se jette sur les portières du véhicule et tente d’endommager sa carrosserie. Pour éviter tout incident, le RG décide de quitter les lieux. Il tente de se rendre Place des Tilleuls, décidé à observer la manifestation à distance. C’est alors que rue des Roses, une Peugeot DS arrive en face de lui sur la chaussée et lui interdit de poursuivre sa route. Devant l’attitude menaçante du conducteur, il s’empresse de faire marche arrière avec son véhicule. Trois passagers de la DS bondissent sur le trottoir pour le rouer de coups et finalement arracher les clés de son véhicule.

Contacté par « Le Compost », l’un des assaillants du RG raconte la suite des évènements : « J’ai été appréhendé par la police après une période de cavale. J’ai pensé que j’allais passer plusieurs années en taule. J’avais fait plusieurs aveux au commissariat et notre mouvement politique était interdit par le gouvernement. Mais contre toute attente, on m’a relâché, il n’y a jamais eu de procès. J’ai appris plus tard qu’un avocat, qui ne me défendait pas, avait convaincu le préfet et le parquet d’enterrer l’affaire pour éviter de faire de moi un martyr. Ils étaient intelligents et comprenaient très bien qu’une sanction aurait décuplé nos effectifs militants et relancé le mouvement social pour plusieurs mois. » Une anecdote à l’image, selon lui, des appels à une désescalade de la violence, adressés individuellement à tous les policiers par le Préfet Grimaud en mai 1968. « S’ils exerçaient encore aujourd’hui, certains anciens préfets seraient suspectés de connivence avec les manifestants ou fichés S », conclut-il ironiquement.


Photographie : Un gilet jaune matraqué au visage par la police à Besançon, le 30 Avril 2019 © AR / Le Compost