Un quai de Besançon porte encore le nom d’un collabo

On l’aime bien, ce quai, avec ses cabinets médicaux souvent recommandables et sa vue ouverte sur la gare d’eau. C’est aussi une voie qui annonce un soulagement imminent lorsqu’on la traverse en période caniculaire, juste avant de s’échapper dans le chemin voisin de Mazagran, l’un des plus frais du centre. Tout serait presque parfait si sur sa plaque ne figurait pas le nom d’un collaborationniste notoire, Henri Bugnet, maire radical de Besançon de 1939 à 1945, puis de 1947 à 1950. Alors que se tenait cette semaine à Besançon, sur l’esplanade des Droits de l’Homme, un rassemblement contre l’antisémitisme à l’appel de plusieurs partis politiques, cet hommage rendu par la ville à l’un de ses plus odieux enfants ne suscite presque aucun remou. Petit rappel des principales prouesses vichyssoises de l’ancien élu…

Durant l’occupation, Henri Bugnet se rendait régulièrement à Vichy pour soutenir le maréchal Pétain et lui offrir des cadeaux. En Juin 1943, il lui porte un luxueux chronomètre en or acheté grâce à une gratification du conseil général du Doubs. On en retrouve la preuve, photographie à l’appui, dans l’édition du 8 Novembre 1947 du Peuple comtois, un journal édité par les communistes.

Réunion de famille à Vichy

Tel que nous l’avions brièvement indiqué dans un article sur Jean Minjoz, Bugnet signait des affiches appelant les citoyens à dénoncer les résistants. Le Peuple Comtois reproduit l’une d’entre elles dans le même numéro, s’interrogeant sur les conséquences de sa diffusion : « Combien de nos camarades ont connu les geôles allemandes de la mort à la suite de tels appels à la délation et à la soumission ? »

Par ailleurs, l’édile participait activement à la persécution des juifs, mettant le service de l’état civil à disposition de la Préfecture et des nazis pour prouver la judéité de certains Bisontins. Dès Juin 1940, son premier adjoint fait dresser des listes des propriétaires, commerçants et industriels juifs, qui lui permettront ensuite de faciliter leur spoliation.

Sous sa responsabilité, la mairie appose des scellés sur les appartements des « Israélites ». Leurs clés sont remises à la gestapo. Cette organisation de la mort sociale des juifs réunit alors les conditions favorables à leur extermination.

Besoin d’un logement ? Il suffit de se servir !

Mais ce n’est pas tout, à l’instar de son adjoint Jean Minjoz, Bugnet approuve en comité secret l’acquisition par la municipalité de logements spoliés aux juifs. Deux vilenies pour le prix d’une ! Le produit des ventes, payé par les Bisontins, est versé au IIIe Reich, via la Caisse de dépôts et consignations, au nom de l’effort de guerre contre les Alliés.

Acquisition de biens spoliés aux juifs bisontins, délibération votée en secret par l’ensemble du conseil municipal

Membre aux lendemains de la guerre du comité départemental de Libération du Doubs, Bugnet en sera révoqué à onze voix contre six, à cause de son pedigree de collabo pur sucre : « Maître Bugnet, qui comme président de l’association des maires, conduit à Vichy une délégation chargée de porter des félicitations et un présent au maréchal Pétain, qui a laissé figurer sans protester son nom au bas d’une affiche appelant les Bisontins à la délation le 4 février 1941, sera révoqué », lit-on en effet dans un procès-verbal du CDL. (Parmi les personnes volant au secours du collaborateur, on retrouve bien sûr Jean Minjoz, impliqué dans tous les bons coups…) Mais le 12 Janvier 1945, le commissaire de la République de Bourgogne et de Franche-Comté, Jean Mairey, rétablira Bugnet dans ses fonctions de maire, au mépris du scrutin et « dans un esprit de conciliation ».

Extrait d’un procès-verbal du Comité départemental de libération du Doubs

Afin que la lutte contre l’antisémitisme se concrétise en actes et ne relève plus seulement d’une simple posture philosophique, ne serait-il pas urgent de renommer le quai Bugnet, en prenant exemple sur d’autres villes françaises ayant récemment débaptisé leur place du Maréchal Pétain ? Le Compost a soufflé l’idée au maire LREM Jean-Louis Fousseret, qui semble pour le moment assez circonspect : « Je ne sais pas, je vais voir, je ne sais pas si c’est nécessaire ou pas », déclarait-il face à notre caméra mardi dernier.

Photographie : Le quai Bugnet, à Besançon © AR / Le Compost