Un système à bout de souffle, ou comment le mouvement des gilets jaunes a fini de révéler l’imposture

Le système de la représentation faussement nommé « démocratie », dans lequel ceux qui y croient encore sont appelés tous les cinq ou six ans à désigner des représentants, est fabriqué de telle manière qu’il consacre l’impunité totale et quasi permanente des élus dans leur action ou inaction. Quelle que soit leur incompétence, l’accumulation de leurs erreurs, ils réussissent presque toujours à se faire reconduire dans leur mandat. Les raisons sont multiples, l’une d’entre-elles est l’utilisation massive de la communication comme manipulation. La communication servant toujours à opacifier la réalité et souvent à la falsifier amplement. Une autre est la durée entre deux élections qui augmente la distance entre le citoyen et la chose publique, à laquelle il est appelé à s’intéresser de loin en loin, alors qu’elle oriente notre vie et que ses effets sont quotidiens et nécessiteraient, si l’on veut agir sur eux, que l’on y consacre du temps chaque jour. Les candidats sortants à l’élection ont beau jeu de présenter, pour ceux qui daignent le faire, un bilan de leur mandat dans lequel n’apparaît bien sûr que ce qui peut être présenté comme des réussites, même si souvent ils ne portent dans celles-ci aucune responsabilité. En revanche les erreurs, les échecs voire l’absence d’action ne sont mentionnés nulle part et sont de toute façon tombés dans l’oubli. Et c’est ainsi que court le monde à la catastrophe, en croyant vivre en démocratie, alors que nous avons confié à quelques-uns, sans aucun moyen sérieux de contrôle, ce que nous devrions assumer collectivement chaque jour. Cet abandon de souveraineté du peuple faussement baptisé démocratie n’est en réalité qu’une forme de dictature rendue acceptable au plus grand nombre, par le moyen de techniques de propagande et de bourrage de crâne rebaptisées elles-aussi des innocents vocables de « communication » et de « publicité ».

La légitimité dont se réclament ces élus, drapés dans leur écharpe de pacotille, n’est en réalité qu’une captation du pouvoir du peuple au profit de quelques-uns, une escroquerie sociétale qui a su se parer des atours de la démocratie et surtout réussit à se faire accepter par le plus grand nombre. Cela est heureusement en train de changer, et si tous les élus ne sont pas à ranger dans les catégories des incompétents ou des affairistes, notamment les plus petits d’entre-eux, il n’en reste pas moins vrai qu’ils sont pour la plupart victimes consentantes ou non de l’ordre établi. Ils ne sont pas à l’abri, et pourquoi le seraient-ils, des manipulations de masse qui présentent le système comme le « moins mauvais » d’entre tous les autres. Il est à cet égard édifiant d’observer la solidarité catégorielle des élus, quel que soit leur niveau dans la hiérarchie républicaine, lorsque la fonction est mise en cause au travers de l’un d’entre eux. Cette solidarité repose sur la conviction jamais questionnée que critiquer cette fonction équivaudrait à mettre en cause le principe démocratique, mais vise en réalité à préserver les privilèges attachés à celle-ci. Privilèges, qui pour les petits élus sont juste symboliques, mais qui le sont de moins en moins, dès que l’on grimpe dans la hiérarchie, pour devenir de plus en plus sonnants et trébuchants, jusqu’à atteindre dans les assemblées régionales, nationales et européennes, des niveaux qui feraient illico, de tout homme sensé, un sans-culotte enragé prêt à monter à l’assaut de toutes les Bastilles s’il en était informé.

Le système politique et institutionnel instaure et augmente intentionnellement la distance du citoyen à la chose publique, afin de le rendre encore plus dépendant de l’illusion démocratique, incarnée par le vote quinquennal ou sexennal de désignation des représentants. Comment peut-on soutenir que se rendre une fois tous les cinq ou six ans, cinq minutes dans un isoloir pour abandonner son pouvoir de décision soit le nec plus ultra de la démocratie ? Cinq minutes c’est le tiers du temps passé chaque jour par un homme normalement constitué… dans les toilettes ! Quinze minutes par jour pour le transit intestinal, cinq minutes tous les cinq ans pour les affaires publiques ! Le suffrage universel devient de la sorte l’outil privilégié de la dépossession des prérogatives qu’une véritable démocratie se devrait de conférer aux citoyens, notamment celles de délibérer et décider de la conduite des affaires publiques. S’il restait quelques possibilités pour des citoyens, désireux malgré tout de s’intéresser de près aux affaires publiques, localement et/ou nationalement dans leur village, leur ville, département et dans le pays, celles-ci fondent actuellement comme neige au soleil. Les pouvoirs en place s’ingénient à interposer des obstacles de plus en plus insurmontables à l’obtention des informations indispensables à une connaissance satisfaisante de l’action publique. La réforme en cours qui vise à la suppression de l’enquête publique en est une illustration ; il en existe beaucoup d’autres, la loi récemment adoptée dans l’enthousiasme général par le groupe parlementaire majoritaire sur le secret des affaires, par exemple. Le tropisme d’une grande partie des élus pour le secret confirme, s’il en était besoin, cette dérive d’une forme douce de dictature vers une forme plus brutale. Ceci étant la conséquence directe de la difficulté accrue, pour les puissants, d’obtenir le consentement du peuple à son oppression. (Cf « La fabrication du consentement » Noam Chomsky et Edward Herman.) Sans doute est-il raisonnable de penser que la suite logique de la loi sur le secret des affaires s’incarnera dans une loi pour la protection du secret de l’action publique !

Cette évolution probable vers des formes de plus en plus brutales et autoritaires de notre système politique est à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle. Mauvaise, parce que le processus en cours d’étouffement progressif des libertés peut amener, au moins pour un temps, à une paralysie et un recul de l’action collective de libération et de transformation du monde. Bonne, parce qu’elle révèle et annonce la fin inexorable d’un monde qui avait réussi le tour de force de rendre ses victimes complices de leur aliénation.

Le mouvement des gilets jaunes a ouvert une voie qui ne se refermera plus. Celle de l’absolue nécessité pour le peuple de ne plus abandonner la délibération et les décisions qui lui reviennent à des représentants, quels qu’ils soient.

Alors, pour tenter de rafistoler la coque du bateau qui prend l’eau, on sort les vieilles lunes de la manipulation politique que sont la « démocratie participative », autrement nommée « cause toujours tu m’intéresses » et le « grand débat ». Il en est même, pas les plus finauds, qui nous proposent le vote obligatoire ! Moment ultime et paroxystique du crétinisme ambiant.

La leçon de ce qu’ils nomment « la crise des Gilets Jaunes » que tirent déjà aujourd’hui les politiciens et qu’ils confirmeront sans nul doute demain, est toujours la même et manque singulièrement d’originalité et de pertinence. C’est, disent-ils, un déficit de communication et d’information : nous ne sommes pas suffisamment pédagogues. Devant tant de pusillanimité on reste sans voix. Eux qui possèdent à peu près tous les médias grands et petits de ce pays auraient été incapables de bien communiquer ? Sont-ils à ranger en plus dans la catégorie des gros nuls ? Je laisse la réponse ouverte !

Cette conclusion surréaliste signifie aussi qu’est exclue de leur esprit toute modification de leur manière d’agir. Ils disent « on continue comme avant mais on communiquera plus et mieux ! » Ils sont incapables de penser le monde hors de leurs catégories étriquées. Tant pis, nous changerons le monde sans eux.

Et tout de même, que penser de ces hommes politiques, censés selon eux représenter leurs mandants, qui nous déclarent benoîtement vouloir écouter les demandes et revendications des Français et organisent pour cela un « grand débat », ouvrent des « cahiers de doléances » et font presque, pour les plus assidus, acte de contrition publique ! De deux choses l’une : ou ils n’ont depuis 40 ans pas fait le boulot – c’est Macron qui le dit – pour lequel ils sont grassement payés, ou ils tentent de nous tendre un sucre d’orge pour nous endormir et recommencer de plus belle comme avant, une fois la « crise » passée. Dans le premier cas, 40 ans sans faire le job, ils doivent dégager, dans le second, il est encore plus urgent de les sortir.

Photographies : Manifestations des gilets jaunes à Besançon, les 15 et 29 Décembre 2018. © Jean-Christophe Minchilli