« Le glyphosate ? Un faux débat ! »

En Haute-Saône, on trouve de belles pâtures, de vastes forêts, et l’un des principaux cadors de la FNSEA. Avec sa voix rugueuse et son charisme de maquignon, Thierry Chalmin, président de la chambre d’agriculture du département depuis 2013, joue à tout bout de champ au lobbyiste anti-écologie. Et n’hésite pas à faire pression sur ceux qui ne partagent pas sa conception de l’environnement.

A l’heure où l’activité humaine menace notre survie à tous, les chambres d’agriculture ont – entre autres –  la lourde responsabilité « d’améliorer les performances environnementales des exploitations agricoles et de leurs filières ». C’est ce que nous expliquent en tout cas leurs belles plaquettes de communication en quadrichromie, prometteuses d’un avenir en vert et d’une agriculture « raisonnée ». Mais leurs conseils d’administration inspirent tout de même un pessimisme diffus : 84 de ces 89 chambres consulaires, sur lesquelles pourraient se fonder nos espoirs d’un pays sans pesticides, voire même d’une « transition écologique », sont actuellement présidées par la FNSEA, un syndicat apparaissant constamment parmi les plus fervents défenseurs du glyphosate en France. En Haute-Saône, où le Compost s’est rendu, la chambre d’agriculture ne fait pas figure d’exception face à cette hégémonie syndicale lourde de conséquences dans le secteur primaire et la vie citoyenne.

Haro sur l’écologie !

Voilà en effet plusieurs années que celle-ci s’oppose farouchement à toute sérieuse remise en cause des pesticides, sous la houlette de Thierry Chalmin, membre de longue date de la FNSEA et président de la commission faune sauvage au sein de la même organisation. En Novembre 2017, alors que l’agglomération de Vesoul présente une exposition sur l’impact des pesticides pour les hommes et la nature, Chalmin, furieux d’apprendre l’existence d’une telle initiative, appelle aussitôt les organisateurs. « Il était remonté, se souvient l’un de ses interlocuteurs d’alors. Le président de la chambre d’agriculture ne supporte pas l’idée qu’on emploie le terme pesticides, de même que produits phytosanitaires. Ces mots seraient péjoratifs et préjudiciables à l’image des agriculteurs. Selon lui, il faudrait plutôt utiliser des euphémismes invraisemblables comme ‘les produits qui soignent les plantes’… Et surtout pas un mot qui évoque leur nocivité avérée scientifiquement ! » Contacté par le Compost, le président de la chambre d’agriculture ne se cache pas derrière son petit doigt : « Oui, je les ai engueulés vertement !  » Les causes de son indignation sont simples, dit-il : « Les agriculteurs n’ont pas été consultés pour la réalisation de cet événement ! En plus, l’exposition montrait des images de pulvérisations aériennes, qui n’existent plus en France depuis des lustres ». [Sauf que c’est faux, elles sont toujours autorisées et pratiquées, aux conditions fixées par arrêté du 15 Septembre 2014 du ministère de l’agriculture.] Depuis, plus d’exposition. « A ma connaissance, la dernière a eu lieu l’année où j’ai fait quelques vocalises, s’amuse le boss de la chambre consulaire, mais n’y voyez pas forcément un rapport de cause à effet ! »

Thierry Chalmin en Août 2018 © Chassons magazine

Manuels de petits chimistes

Si Thierry Chalmin est maintenant débarrassé de toute « polémique » locale sur les pesticides, il arrive cependant que le sujet épineux revienne à son esprit, lorsque celui-ci fait irruption à l’Assemblée Nationale. L’occasion pour le président de la chambre d’agriculture de rappeler au préfet et élus départementaux invités à ses réunions le prétendu danger que représenterait leur éventuel retrait du marché. Dans les jours suivant le rejet de l’interdiction du glyphosate par les députés français, en juin 2018, Chalmin s’énerve lors d’une session de la chambre d’agriculture : « Le glyphosate a été à la une des médias pendant plusieurs jours ! C’est un faux débat, une fois de plus ! Supprimer le glyphosate revient à remettre totalement en cause le processus mis en place par nos collègues agriculteurs » s’inquiète-t-il. Et d’assurer, paradoxalement, que « la sortie du glyphosate est en cours ».

Bientôt fini, le Roundup de Monsanto ? Mais oui, promis ! C’est ce qu’entendent sûrement démontrer les notes techniques envoyées régulièrement aux exploitants de Haute-Saône, dans lesquelles la chambre d’agriculture recommande dorénavant… les nouveaux produits chimiques des industriels, tout aussi nocifs. Notamment le Butisan S, un métazachlore commercialisé par la société BASF et susceptible de provoquer le cancer. A pulvériser uniquement recouvert d’un « écran facial » et de vêtements de protection hermétiques – c’est dire à quel point il doit être bon pour la santé publique. Ou la mésotrione, un autre désherbant représentant un danger aigu et chronique pour les milieux aquatiques. Ou encore le Kerb Flo, autre cancérogène de deuxième catégorie. « Tant que vous n’êtes pas sûr de maintenir une culture, ne pas investir dans de l’herbicide » conseille la chambre d’agriculture, pensant encourager là le « développement durable » alors que la possibilité de détruire des résidus de culture sans recours à la pétrochimie n’a visiblement pas encore effleuré son entendement.

Pas plus que celui de certains membres du conseil d’administration de la chambre d’agriculture, d’ailleurs, qui déplorent de ne plus pouvoir pulvériser leurs pesticides aux abords des zones de captage d’eau – celle que boit la population. « Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’y mettre de produits phytosanitaires, même si on ne trouve pas de traces [de produits dans les nappes phréatiques] » s’émeut Christophe Ruffoni, élu de la chambre d’agriculture et… référent Ecophyto auprès de celle-ci – un « programme d’agroécologie » destiné à réduire l’utilisation des pesticides. A l’instar de son collègue, Chalmin considère que des « contraintes de ce niveau sont exaspérantes », arguant que l’ARS ne trouve que d’infimes contaminations de pesticides dans les eaux. « Contamination ! C’est le terme utilisé maintenant, c’est comme à Tchernobyl, on contamine… », ironise-t-il. Telle est donc la mentalité de la chambre d’agriculture ou à tout le moins celle de certains de ses représentants : attendre que les nappes phréatiques soient irrémédiablement contaminées pour accepter le principe de leur préservation.

Vers un nouveau mandat

Candidat à sa propre succession aux actuelles élections de la chambre d’agriculture, se tenant jusqu’à demain, Thierry Chalmin devrait être réélu haut la main. Il bénéficie d’un réseau solide et de la haute estime de Ziad Khoury, préfet de Haute-Saône, qui salue régulièrement sa « politique de terrain harmonieuse » ainsi que « sa bonne appropriation des enjeux ». Il y poursuivra les missions qui lui tiennent à cœur, notamment celle d’encourager la filière bovine du 70 à se « remettre en cause pour pouvoir entrer de manière importante en Chine », la qualité des carcasses du coin étant selon lui insuffisante pour correspondre aux attentes du palais asiatique. Qui a dit qu’il fallait consommer localement ? Pas grand monde, à part le préfet, justement : « Les débats m’ont donné envie d’une bonne viande ! Monsieur le Président, j’espère que ce sera prévu à notre repas ! », lançait-il lors de l’une des dernières sessions de la chambre d’agriculture. Une bidoche sans pesticides, à n’en pas douter !

Photographie : Un champs pulvérisé d’herbicide, en Haute-Saône ; © AR / Le Compost