Quand Jean Minjoz collaborait avec Vichy

Figure emblématique de l’après-guerre, mythe fondateur de la force politique dominante de Besançon, Jean Minjoz reste aujourd’hui largement connu. Pourtant, son passé vichyssois est totalement occulté. Ayons assez de mémoire pour nous rappeler qui était vraiment l’ancien maire socialiste.

Qu’évoque aujourd’hui le souvenir de Jean Minjoz ? Un bilan politique digne de tous les respects selon certains socialistes et macronistes, mais aussi la présence d’un hôpital public auquel on a prêté son nom. On sait également que Minjoz fut maire durant vingt-six ans et trois fois ministre. Ce que l’édile fit durant la seconde guerre mondiale, par contre, les historiens se gardent bien d’en parler. Pour s’en convaincre il suffit de consulter la biographie de Minjoz publiée sur le site de l’Assemblée Nationale, qui fait totalement l’impasse sur ses fonctions politiques entre 1939 et 1945, expliquant seulement de manière très elliptique que l’élu fut conseiller municipal dès 1935 avant de devenir maire de la commune dix ans plus tard. Une question demeure donc : où était le socialiste pendant la Shoah ?

Pas dans le maquis en tout cas ! Contrairement à ce qu’indique le Parlement français, Minjoz n’a jamais débarqué au conseil municipal en 1935 mais seulement en 1941. Au cours de cette année, Vichy, qui a aboli les élections ainsi que la République en France, désigne les représentants des communes par décret du Ministre de l’Intérieur François Darlan. C’est ainsi que Minjoz, secrétaire de la Fédération socialiste du Doubs, est nommé le 10 Juin 1941 adjoint du maire Radical Henri Bugnet, par l’administration de Vichy sous l’autorité de la Feldkomandantur 560. Il rejoint alors au sein de l’Hôtel de Ville une équipe resserrée de vingt-deux « représentants » en lieu et place des trente-quatre personnes élues avant le début de l’occupation allemande. Par conséquent le brave homme ne doit pas son premier mandat politique à la volonté du peuple mais uniquement aux bonnes grâces de Vichy.

Mais, direz-vous peut-être gentiment, la faveur d’un tel régime autoritaire n’exclut pas forcément le mérite. Voyons donc dans quel contexte notre maire-adjoint non élu exerce ses fonctions et ce à quoi il s’occupe après avoir recueilli les privilèges de L’État français pétainiste. Au moment où Minjoz s’installe à l’Hôtel de Ville, le maire Henri Bugnet vient de signer et placarder dans les rues de la ville, le 4 février 1941, une affiche invitant les habitants à la délation contre les résistants. Les Juifs, quant à eux, doivent obligatoirement se présenter à la mairie pour remplir un formulaire répertoriant leurs biens –­ cette procédure sera le préalable nécessaire à l’aryanisation de la France mise en œuvre en dépouillant totalement les Juifs puis en les déportant. Minjoz participe directement à cette entreprise de persécution des Juifs : au conseil municipal du 27 mars 1942, il vote avec toute l’équipe vichyssoise un « projet d’acquisition d’immeubles appartenant à des Israélites ». Projet de spoliation que la municipalité justifie de manière sibylline par la nécessité « d’embellir la ville ». Avocat de profession, le maire-adjoint ne peut ignorer que ces biens ont été volés aux Juifs à la demande des nazis et que le montant de leur vente sera versé à la Caisse de dépôt et de consignation sur un compte destiné à financer la guerre contre les Alliés, conformément aux dispositions légales de l’époque.

S’ensuit une longue période d’inanité complice jusqu’à la fin de la guerre. Quand en mai 1942, les nazis ordonnent le port de l’étoile jaune à tous les Juifs âgés de plus de six ans, y compris dans sa ville, le Vichyssois Minjoz ne démissionne pas de son poste. Pas plus qu’en Juillet de la même année, lorsque l’État français organise la rafle du Vel d’Hiv ; pas plus qu’en 1943, année de la grande traque des résistants, tant par les nazis que par Vichy. A quelques centaines de mètres de la mairie, seize résistants du groupe Guy Mocquet, parmi lesquels se trouve Henri Fertet, seize ans, sont fusillés à Besançon. 83 autres résistants suivront le chemin du peloton d’exécution, à la Citadelle, pendant que des centaines de Juifs franc-comtois seront déportés et disparaîtront dans les camps d’extermination.

Chassé en 1945 avec ses collègues de la mairie par le Comité local de la Libération, chargé d’assurer l’administration des zones libérées aux lendemains de la guerre, Minjoz n’oubliera pas de soigner sa réputation devant les caméras de la presse. « Un socialiste, c’est quelqu’un qui a de la bonté et qui dit toujours la vérité ! » scandera-t-il avec assurance devant un parterre de militants émus, à l’occasion d’un discours de fin de mandat, en 1977. N’en jetez plus ! L’un des rares livres décrivant les activités de Minjoz durant la guerre, L’antisémitisme en Franche Comté, se chargera plus tard de porter aux nues l’édile autant qu’il le faisait lui-même, rendant hommage à « l’attitude exemplaire de Jean Minjoz » vis-à-vis des Juifs. Sans surprise, la publication est signée de Joseph Pinard, ancien député de Besançon et responsable de la rubrique historique du magazine municipal pendant quarante ans. Dans les pages de son livre, l’auteur revendique lire le passé en tant qu’élu – lui aussi socialiste – plutôt qu’en qualité d’historien. Et comme l’hagiographie est la règle en matière de politique, Minjoz en sort évidemment grandi. Interpellé par Le Compost lors de l’inauguration de la Maison du Peuple, le 1er mai 2018 à Besançon, au sujet des accointances de Minjoz avec Vichy, Joseph Pinard bondit, outré par « l’infamie » de notre questionnement : « Minjoz a été nommé par Vichy, comme bien d’autres ! » Toujours est-il que le résistant Henri Fertet, lui, a été assassiné comme bien d’autres, mais qu’aucun hôpital ne porte son nom…